Posted on Nov 8, 2026 in Actualités, Livres

Nouvel ouvrage parut aux éditions de L’Atelier contemporain, collection Squiggle.

16 x 20 cm • 272 pages • 62 illus coul. • 25 €

Les grands modèles de Rodin ont été les Grecs, Michel-Ange et la nature. Un critique disait de ses œuvres : « C’est Michel-Ange avec trois siècles de misère de plus ».
L’auteur étudie plus particulièrement trois chefs-d’œuvre : L’Homme qui marche, les Bourgeois de Calais et le monument de Balzac. Pour tenter de pénétrer les intentions de Rodin et de saisir le processus créatif qu’il met en œuvre, l’auteur convoque les écrits théoriques de philosophes du 18e siècle, tels que Lessing, Herder, Diderot lorsqu’ils débattaient de l’expression douloureuse du Laocoon, ce chef-d’œuvre de la sculpture hellénistique ; ou encore l’importance accordée aux sens, en particulier à la vue et au toucher, dans l’appréhension de la sculpture. Depuis la Renaissance, les gestes, la physionomie, les mouvements du corps faisaient aussi l’objet de discussions intenses parmi les artistes dans le but de renforcer le caractère expressif des personnages figurés.
Ces filiations intellectuelles qui relient Rodin à une théorie de la sculpture très ancienne permettent de placer son œuvre dans une perspective radicalement neuve.

1/ Une scénographie urbaine / Les Bourgeois de Calais
Avec le Penseur, c’est sans doute l’œuvre la plus connue de Rodin. Son élaboration a été très longue et il est intéressant d’en suivre la chronologie. Soutenu avec un zèle sans faille par le maire de Calais et son épouse, le sculpteur a mis en application les principes qui accompagnent la création de nombre de ses sculptures. Les personnages sont d’abord conçus comme de grandes figures nues, avec leur expressivité propre, puis revêtus de costumes qui augmentent le caractère dramatique de la scène. L’innovation à laquelle Rodin a songé, mais sans l’approbation de ses commanditaires, consistait à renoncer à un socle pour placer les six figures directement sur le sol, ce qui en aurait fortement augmenté la présence dans l’espace urbain. Quoi qu’il en soit, le monument de Calais constitue une césure magistrale dans la statuomanie du 19e siècle finissant.

2/ Laocoon ne crie pas / De l’expressivité
Au milieu du 18e siècle, le dramaturge et philosophe Lessing publie un essai intitulé Laocoon dans lequel il proclame la distinction à opérer entre les arts figurés et la poésie. Si celle-ci traite d’actions se déroulant dans le temps, ceux-là se situent dans l’espace. Pour illustrer cette distinction, il oppose le groupe sculpté hellénistique de Laocoon de l’époque hellénistique (musée du Vatican), au Laocoon tel que le décrit le poète Virgile : seul le poète serait en mesure de restituer le transitoire, les arts figurés devant fixer un moment précis de l’action. Laocoon (et ses deux fils) étant attaqué par des serpents de mer, son visage exprime la douleur : jusqu’où peut aller cette expression sans que l’idéal grec, à savoir la nécessité impérative de ne pas figurer la laideur, ne soit transgressé ? Les débats qui ont lieu autour des Bourgeois de Calais réactivent en partie ce débat esthétique.

3/ La sculpture comme substance / L’Homme qui marche
La conception de L’Homme qui marche a mené Rodin aussi loin que sa volonté de rompre avec ses contemporains le pouvait. Après avoir suturé un torse et des jambes issus de recherches antérieures, il crée une figure dépourvue de tête et de bras. D’abord réalisée en plâtre – comme tous ses bronzes – , elle se distingue par un buste puissant sur lequel Rodin a laissé visibles des accidents de surface qui proclament la singularité de l’œuvre : ce n’est pas d’un homme mais d’une forme sculptée qu’il s’agit, qui, malgré l’absence d’éléments expressifs comme les gestes ou la physionomie, garde une capacité de suggestion intense. Tel est le grand mystère de cette œuvre unique.

4/ En sympathie avec la sculpture / La Plastique de Herder
Nous approchons une explication de ce que nous considérons comme mystérieux avec les écrits du philosophe et écrivain Herder, en particulier celui intitulé Plastik paru en 1778. Ces pages, « tirées du rêve plastique de Pygmalion », énoncent un ensemble d’observations suscitées par La lettre sur les aveugles de Diderot. Pour Herder, le toucher doit être considéré comme le sens premier, le seul capable d’une appréhension de la figure sculptée et qui en livre la substance. Une « force » qui émane de nous est pour ainsi dire mise en action en présence d’une sculpture, et une énergie spécifique émise par celle-ci met notre âme en sympathie avec elle. Cette conviction de Herder est indépendante du thème illustré par la figure sculptée. Le pouvoir qu’exerce L’Homme qui marche relève d’une alchimie analogue.

5/ L’Antiquité en morceaux / Le non-finito
Rodin a été un collectionneur compulsif, réunissant plusieurs milliers de fragments de marbres et de céramiques antiques. Mais contrairement au collectionneur traditionnel qui, en général, fétichise l’objet de sa convoitise, le sculpteur manifestait son admiration par des réemplois, des détournements, des assemblages dans lesquels il combinait l’antique et ses propres créations. Ces nouveaux objets étaient autant de relais entre une Antiquité achevée, morte, et des temps nouveaux inaugurés par son art.
À côté du fragment, sorte de pivot de la pensée plastique de Rodin, il y a l’importance concédée au non-finito qui, chez un Michel-Ange, est considéré comme la signature de l’artiste, seul maître de sa pensée et de son (non-) aboutissement. Chez Rodin, il est indiscutablement mis au service de l’expressivité accrue de ses figures.

6/ Vêtir ceux qui sont nus / La robe de chambre de Balzac
Si c’est par leur beauté idéalisée que les statues de la Grèce ancienne se manifestent, Rodin est en quête d’une expressivité plus forte grâce aux mouvements du corps et surtout du visage. D’où l’importance de ses nombreux bustes. Mais le sculpteur est fasciné par le traitement que les sculpteurs gothiques réservaient à l’ombre en utilisant toutes les ressources plastiques du drapé, ce qui constitue une grande nouveauté par rapport à l’Antiquité. Le processus adopté par Rodin soumet chaque sculpture tout d’abord à la réalisation d’un nu et une fois abouti, il le couvre d’un vêtement. Son modèle, il le cherche chez les gothiques. L’aboutissement le plus inattendu, le plus remarquable en même temps, c’est le monument qu’il consacre à Honoré de Balzac. Un nu ventripotent revêtu d’une ample robe de chambre, sans membres visibles, sorte de forme primitive sur laquelle est posée une tête rejetée en arrière à la chevelure léonine, scrutant la comédie humaine d’un regard perçant. Tel est ce monument public qui fit scandale.

Ouvrage publié avec le concours de l’Institut d’Études Avancées de l’Université de Strasbourg.