Posted on Déc 25, 2013 in Livres

Cecilia Hurley, Monuments for the People : Aubin-Louis Millin’s Antiquités Nationales, Préface de Roland Recht, (Collection Théories de l’art (1400-1800)), Turnhout, Brepols 2013, 720 pages.  (Ouvrage en langue anglaise).

 

PREFACE

 

«…les Antiquités nationales n’ont jamais vraiment été appréciées pour ce qu’elles sont. »

 

C’est par ce constat que Cecilia Hurley conclut son magnifique ouvrage consacré à l’une des figures les plus méconnues de l’historiographie de l’art en France : Aubin-Louis Millin. Il est vrai que l’homme lui-même a été un déplorable promoteur de son œuvre de savant. D’abord, parce qu’il s’est dispersé, écrivant sur les sciences naturelles, sur la mythologie grecque, sur la numismatique, rédigeant un Dictionnaire des Beaux-arts et les cinq volumes des Antiquités nationales, parus entre 1790 et 1798, tout en publiant d’abondants articles dans la presse. Ensuite, parce que son ouvrage qui fait l’objet de la présente étude, est atypique, difficilement classable. Pourtant, Millin aurait pu profiter de l’avantage considérable que lui procurait la lenteur du projet auquel s’était attelé au même moment son compatriote Jean-Baptiste-Louis-Georges Séroux d’Agincourt, qui commence dès 1790 le chantier gigantesque de son Histoire de l’art par les monuments, depuis sa décadence au IVe siècle jusqu’à son renouvellement au XVIe (…), mais qu’il ne publiera qu’à partir de 1810. Les deux savants s’intéressaient en gros au même continent – « un immense désert » selon Séroux d’Agincourt – quasi inexploré de l’histoire de l’art, c’est-à-dire au Moyen Âge.

Ce continent possède alors des contours mal définis : il s’agit d’une période très longue dont les variations régionales ne sont guère aisément identifiables. Mais Séroux d’Agincourt, lorsqu’il entreprend son œuvre, semble déjà être en possession de cartes – c’est-à-dire d’une méthode – pour aborder l’exploration de ce continent. Il est soucieux avant tout d’appuyer son Histoire sur deux bases de valeur égale, le texte et les illustrations qui jouent pour la première fois un grand rôle dans l’historiographie puisque son livre ne compte pas moins de 325 planches.  Celles-ci peuvent se lire en tant que trame narrative, indépendamment du texte. Sa typologie des monuments n’est pas sans analogie avec le Précis de l’architecte Durand.

Avec les Antiquités nationales de Millin, c’est d’un autre Moyen Âge qu’il s’agit. D’abord, parce que l’auteur ne détient pas de méthode propre, il ne définit aucun cadre conceptuel dans lequel insérer son projet. Il y a cependant un document qui permet de l’éclairer, c’est le prospectus qu’il publie en 1790. C’est l’une des nombreuses découvertes de Cecilia Hurley.  En analysant ce prospectus, ainsi que le discours qu’il a prononcé devant l’Assemblée constituante, elle montre que Millin n’a pas cherché à faire œuvre d’historien de l’art, mais d’historien. C’est un premier point d’une importance capitale pour ne pas fausser la lecture de son livre. Il souhaite composer une nouvelle histoire de France destinée à la nation française. Les monuments, Millin les considère avant tout comme l’illustration de cette histoire, une « histoire visible » pour paraphraser l’expression de Christian von Mechel. Les qualités artistiques du monument ne l’intéressent que d’une façon secondaire. Un projet finalement pas si éloigné de celui de Bernard de Montfaucon dans ses Monuments de la Monarchie française (1729) : « …outre que le goût & et génie de temps si grossiers [le Moyen Âge] sont un spectacle assez divertissant, l’intérêt de la Nation compense ici le plaisir que pourraient faire des monuments d’une plus grande élégance. »

Or, l’histoire de France de Millin constitue en elle-même un projet fort ambitieux au moment où la Révolution française opère une césure dans la linéarité d’un récit historique ordonné autour de la monarchie et de l’Eglise. Avec les profonds changements qu’amène la Révolution, la conception de l’Histoire se doit d’être revue. Elle doit prendre comme point de départ, selon Millin, le monument. Il forme une sorte de cristallisation visuelle autour de laquelle se réunissent toutes sortes d’anecdotes ou de faits historiques, mais aussi les éléments d’une histoire sociale, où micro-histoire et histoire culturelle s’entrecroisent. Tout cela, sous une forme hétérogène qui ne manque pas, à bien des reprises, de décourager le lecteur. Car il va de soi que Millin n’est pas Michelet. Il n’en n’a ni le génie ni la vigueur ni la plume. Mais il n’en offre pas moins la figure biface d’un Janus, à la fois témoin de son temps et témoin du passé.

En effet – et c’est là que Cecilia Hurley se livre à une remarquable analyse de l’œuvre et de l’homme – tout en étant un savant, Millin est avant tout journaliste, plus justement, dit-elle, « essayiste ». Au moment où il travaille à ses Antiquités, Millin anime un grand quotidien, la Chronique de Paris. C’est cette attention vouée à l’actualité de chaque jour, qui explique jusqu’aux incohérences que révèlent maints articles de ses Antiquités nationales. Au lieu de chercher à reconstituer ce que fut l’époque qui a vu naître un monument, il est davantage soucieux de brosser des parallèles entre un événement du passé plus ou moins lointain, et la période révolutionnaire dans laquelle il vit. Ce qui explique la non-efficacité de son plaidoyer pour la conservation des « monuments historiques », expression qu’il est le premier à employer. Pour plaider en faveur des monuments menacés, il eût fallu construire une rhétorique qui en soulignât en quelques phrases efficientes, et la valeur symbolique et les qualités artistiques. On mesure alors toute la différence entre Millin et Mérimée ; là où celui-ci fut un véritable avocat de la cause patrimoniale, celui-là se voulait un témoin de son temps. Ainsi, les Antiquités sont autant une chronique de l’époque révolutionnaire que l’expression, à travers des symboles monumentaux communs, d’une nation conçue comme un tout.

A côté de Millin et de Séroux d’Agincourt, on ne peut évidemment omettre de mentionner Alexandre Lenoir. Sur cette personnalité fascinante, Cecilia Hurley nous dit l’essentiel : auteur d’un musée qu’il savait éphémère, son abondante production éditoriale devait pérenniser moins son action au service des monuments par lui sauvés, que son musée. Dans toute l’histoire des musées, celui des Monuments français est sans doute le premier à être conçu comme une œuvre d’art, où l’espace muséographique  est scandé selon une périodisation qui applique le schéma de Winckelmann à l’art médiéval français. On voit à ces quelques exemples, qu’il faudrait parler « des » Moyen Âge à propos de ces inventeurs d’un continent oublié. Et puis, ils ne sont pas seuls : en 1795-96, Luigi Lanzi publie La Storia pittorica dell’Italia et en 1798 parait la Geschichte der zeichnenden Künste de Johann  Dominicus Fiorillo, deux monuments de l’historiographie de l’art qui, en soulignant la continuité entre le Moyen Âge et les temps modernes, mettent fin à l’histoire de l’art selon Vasari.

Cecilia Hurley consacre de belles pages à l’analyse des descriptions chez Millin. Rares sont celles qui font date, comme les descriptions de l’Oratoire de Paris et de Vincennes. S’il s’égare souvent dans les énumérations ou les détails, et son écriture perd ainsi en pouvoir suggestif, c’est qu’il tente toujours de rattacher ce qu’il mentionne à quelque intérêt général, souhaitant écrire pour un très large public et ne pas le rebuter. Au moment où Millin travaille à ses Antiquités, le genre de la description de l’œuvre d’art ou de l’œuvre d’architecture connait déjà ses lettres de noblesse. Dans la seconde moitié du 18e siècle, Lessing, Moritz, Goethe et surtout Winckelmann ont posé en des termes nouveaux la question de la description de l’œuvre d’art. Dans le domaine de la critique d’art, c’est l’immense effort de Diderot qui mérite d’être souligné, non sans rappeler qu’il fut ignoré du public français. Tous les auteurs que je viens de citer sont avant tout des écrivains qui font œuvre littéraire, et qui ont conscience du caractère irréductible au langage, des arts visuels, et de la nécessité de chercher malgré tout des équivalents linguistiques. Pour eux, la description est une œuvre d’art, tout comme la peinture : ut pictura poesis

Mais le problème auquel se trouve confronté Millin est d’un autre ordre parce que les œuvres d’art dont il s’occupe sont la plupart du temps des monuments d’architecture, des sculptures, des tombeaux ou des objets, pour lesquels l’auteur ne dispose ni d’un vocabulaire bien fixé ni de modèles dans la littérature spécialisée plus ancienne, sauf peut-être chez Caylus. On assiste à une situation qui va se prolonger jusque dans les décennies 1820 et 30, lorsqu’Arcisse de Caumont et Jules Quicherat auront recours aux antiquaires anglais qui avaient élaboré le matériau linguistique indispensable pour aborder la description et l’analyse des monuments du Moyen Âge. Mérimée, dans ses rapports, exprimera encore ses hésitations dans le choix de la terminologie, ce qui prouve que l’écrivain était conscient des apories de l’inspecteur des monuments historiques. Millin avait sans doute la plume facile, mais peu d’exigences quant à une forme d’écriture conçue dans le but de réaliser un répertoire monumental. Cecilia Hurley rappelle que dès 1762, James Stuart et Nicholas Revett avaient reconnu les difficultés inhérentes à une bonne description architecturale et préconisé l’usage de gravures d’illustration pour y remédier. Le renversement copernicien qui donne la prépondérance aux illustrations sur le texte, sera opéré bien plus tard par Séroux d’Agincourt : « … c’étaient surtout les monuments qui devaient parler ; je ne me chargeais, en quelque sorte, que d’écrire sous leur dictée, tout au plus d’expliquer et de commenter quelquefois leur langage… » Le statut de la description est, chez Millin, peu défini, ne serait-ce qu’en raison de ce prédicat : le monument, donc la description qui en rend compte ou l’image qui le représente sont au service de l’Histoire.

Il y a deux manières d’écrire sur un historien comme Millin. L’une serait une réhabilitation, confinant rapidement à une béatification. C’est le sort – je dirai même un sort pas toujours enviable – que connaissent la majorité des « réhabilités ». L’autre, la plus rare, est la contextualisation qui examine chaque aspect de l’homme et de l’œuvre en conservant toujours une distance critique. Avec le livre de Cecilia Hurley, nous sommes de toute évidence dans le second cas. Car fréquenter durant des années de recherche une figure aussi complexe que celle de Millin, être capable de redresser les contre-vérités proférées sur lui par l’historiographie moderne – ainsi n’était-il pas l’antiféodal et l’anticlérical si souvent évoqués – et de soumettre la lecture d’un livre qui, à première vue, n’est pas d’une grande originalité, à une enquête intertextuelle permettant, comme dit l’auteur, de le « lire entre les lignes», voilà qui n’était pas à la portée de tout le monde. Cecilia Hurley possède le sens des «problèmes justes », elle les formule comme autant de constats d’évidence, avec cette distinction et cette clarté propres à la science anglaise. Sa connaissance encyclopédique de tout ce qui touche de près ou de loin au domaine du livre, est ici d’une efficacité remarquable : les Antiquités nationales sont en effet une entreprise éditoriale peu commune, qui fut contrariée par de nombreuses complications financières et techniques, et le projet lui-même d’un livre sur les monuments du passé de la France a posé à son auteur une autre somme de difficultés qu’il n’a, selon toute évidence, pas su surmonter. Le livre de Cecilia Hurley marque un moment dans l’histoire de l’histoire de l’art en France au cours de sa difficile naissance.

Je profite de ma position de préfacier pour suggérer avec une certaine énergie ce que mon amitié pour elle ne saurait manifester aussi fermement : sur le modèle de son Millin, ne pourrait-elle s’attaquer  à deux autres entreprises éditoriales complexes sur lesquelles, malgré les apparences, nous savons encore trop peu de choses ? Je veux parler de l’Histoire de l’art par les monuments (…) de Séroux d’Agincourt et des Monuments de la France, classés chronologiquement et considérés sous le rapport des faits historiques et de l’étude des arts d’Alexandre de Laborde. Et n’a-t-elle pas, en outre, reconnu elle-même son intérêt, et excité le nôtre, pour François-Marie Puthod de Maison-Rouge, l’auteur des Monuments, ou pèlerinage historique (1791), dont la comparaison avec l’ouvrage de Millin permettrait, selon ses propres mots, d’ « éclairer ainsi une autre œuvre qui a été par trop méconnue jusqu’ici » ? Puisque depuis quelques années déjà, à son métier de conservatrice de bibliothèque s’est ajouté son enseignement à l’Ecole du Louvre, je vois dans le contact de l’historienne de l’art avec les étudiants  et dans la direction de leurs recherches, de nouveaux stimulants à une production intellectuelle  jusqu’ici illustrée par toute une série d’articles remarqués, mais qui susciteront quelques autres jalons décisifs dans la vaste réflexion engagée par Cecilia Hurley.

Roland Recht

 

 

Pour plus de détails sur l’ouvrage, consultez sa page dédiée.