Posted on Mar 16, 2017 in Points de vue

 

Que l’on puisse récuser toute forme d’art ne correspondant pas aux critères d’une tradition esthétique qui a depuis longtemps été relayée par d’autres, voilà qui n’est que très naturel. Nous allons vers ce que nous connaissons et nous évitons tout ce qui peut nous placer brusquement face à notre ignorance. Le regard s’exerce au contact permanent des formes, et on ne peut s’ouvrir à des formes nouvelles qu’en forçant le passage, pour ainsi dire. Il faut effectuer un déplacement de l’angle de vue, s’immerger dans ce qui nous rebute, car c’est souvent dans le trouble, peut-être dans l’effroi que suscitent certaines œuvres, que nous rassemblons, finalement, des forces nouvelles. Nous comprenons alors que l’effort a été payant : le regard ne se forme que si nous acceptons de changer nos critères de jugement. Une œuvre qui dérange doit mobiliser une attention d’autant plus grande de notre part. C’est dans ce qui ébranle la quiétude, la certitude paisible dans laquelle nous nous plaisons, que se trouve le commencement d’un nouveau regard qui modifiera en partie ce qu’il croyait acquis. Le regard est une optique indéfiniment perfectible.

 

Mais comme on sait, tout un chacun qui voit pense par là-même avoir une culture visuelle. Or, celle-ci ne s’acquérant que lentement, par l’exercice du regard, certains sautent sans complexe les étapes. C’est le cas de deux pseudo-savants américains, les frères Wansink, l’un enseignant le marketing à Cornell University, l’autre pasteur presbytérien. Je dis « pseudo-savants » parce que, sans la moindre connaissance de l’histoire de la peinture, ils ont néanmoins une opinion très tranchée sur l’iconographie de la Sainte Cène, dont ils font bénéficier les lecteurs du très sérieux Journal international de l’obésité. Voici comment : ayant examiné un certain nombre de représentations du dernier repas de Jésus avec ses apôtres, ils ont constaté une mutation iconographique conséquente. La taille des assiettes des protagonistes semble avoir augmenté avec le temps : au 19e siècle, les assiettes de la Sainte Cène sont plus grandes qu’en l’an Mil. Et nos deux spécialistes de conclure : un tel agrandissement ne signifie rien de moins qu’une propension des hommes à manger toujours davantage. Je crois pouvoir affirmer qu’on n’y avait jamais pensé. Mais en y réfléchissant bien, voilà un domaine de recherche tout à fait prometteur. Dans un relief du 12e siècle à Volterra, d’immenses poissons occupent des plats beaucoup trop petits. En admettant que le poisson ne figure pas ici pour des raisons avant tout symboliques – il est, selon une tradition orientale, le symbole du chrétien – ,la non-conformité entre taille des assiettes et aliments devrait remettre totalement en cause les déductions pourtant si éloquentes des deux auteurs. L’alimentation des hommes expliquée à l’aide des tableaux qu’ils ont peints ? Dans un vitrail de l’église de Soest, la sainte Cène est montrée avec un jambon de Westphalie. Nos deux Américains devraient, s’ils la connaissaient, en tirer la conclusion que l’alimentation est devenue plus riche en corps gras dès le 14e siècle !

 

La lutte contre l’obésité a déjà eu recours à l’histoire de la peinture il y a quelques années, dans une campagne d’annonces publicitaires qui avait fait grand bruit. Pour inciter les femmes à maigrir, on montrait le célèbre tableau de Gustave Courbet avec, dans un paysage, deux femmes aux courbes abondantes dessinant des volumes généreux à peau d’orange. Pour l’annonceur, elles constituaient une sévère mise en garde. Le tableau de Courbet n’était plus une œuvre d’art, mais une récupération univoque en a fait un signal d’alerte destiné aux obèses !

 

Pour revenir à la méthode Wasink, c’est un peu comme si on mesurait systématiquement la taille des nimbes à travers les âges pour en tirer des conclusions anthropologiques. Ont-ils vu leur diamètre augmenter ? Est-ce en raison de modifications morphogénétiques qui auraient affecté la taille moyenne des crânes ? Et les nimbes carrés de certaines mosaïques supposent-ils une boîte crânienne de même forme ? Ou encore, ces innombrables personnages montrés au Moyen Âge avec une position des pieds telle qu’on les croit dansant ou faisant des pointes, dansaient-ils effectivement ? Convoquer ainsi, au tribunal de l’histoire, des témoins aussi saugrenus que les assiettes des Cènes peintes, pourrait malheureusement faire l’objet d’une fable. Une fable sur le danger que fait courir la lecture au premier degré des images. En ne tenant pas compte du caractère avant tout symbolique de toute représentation, en ignorant qu’une œuvre se situe toujours à la croisée de plusieurs données formelles, en négligeant ce que toute image doit intentionnellement ou non à une tradition iconographique fort ancienne, les frères Wansink se sont égarés et égarent une cohorte de lecteurs dans une jungle de contresens. Avec à l’esprit la méthode Wansink, relisons certains textes d’auteurs parfois encensés par un public trop prompt à gober tout ce qui paraît audacieusement nouveau, agrémenté d’une pincée de problèmes sociétaux, et portons un regard décalé sur ce qui nous paraissait aller de soi. C’est une très salutaire expérience de l’esprit.

 

Cette chronique est parue dans le Journal des arts du 16 avril 2010 sous le titre « La fable des mal-voyants ».