Posted on Mar 10, 2017 in Points de vue

Cette chronique est parue dans le Journal des Arts le 16 nov. 2007.

 

Madame le Ministre de la Culture a saisi le tribunal administratif de Rouen afin d’interdire au Museum d’histoire naturelle de cette ville de restituer à la Nouvelle-Zélande une tête maori momifiée, tête que ce peuple considère non pas comme une « œuvre d’art » mais comme les restes d’un « guerrier mort au combat » et auquel, par conséquent, il souhaite donner une sépulture digne. On a compris qu’on est là dans un ordre de choses où le respect des traditions propres à une communauté n’est pas compatible avec les pillages des biens culturels – au sens le plus large du mot – auxquels se sont livrés la plupart des missions ethnographiques dans un passé encore relativement proche. Le regard que nous portons sur ces objets est diamétralement opposé à celui que les Maori portent sur lui. Nous avons une conception du culte des grands hommes ou des valeureux guerriers de l’histoire occidentale qui n’est pas la même, certes, mais qui devrait nous permettre de comprendre ce que les Maori doivent ressentir en sachant que ces restes sommeillent au fond d’une réserve de musée occidental.

Alors pourquoi Madame le Ministre s’oppose-t-elle à cette restitution ? Officiellement, sous prétexte que le dessaisissement de cet objet doit, depuis la loi sur les musées du 4 janvier 2002, faire l’objet d’une procédure validée par une commission scientifique. Jusqu’ici, nous ne saurions qu’applaudir à cette vigilance témoignée au niveau le plus élevé. Mais lorsqu’on sait que le principe même de l’inaliénabilité est très sérieusement mis en cause par un projet de loi qui permettra purement et simplement de démanteler les collections patrimoniales de notre pays, on se dit que cette réaction ministérielle est destinée aussi à montrer que les autorités les plus hautes veilleront, une fois votée la loi qui mettra fin au principe d’inaliénabilité des œuvres, sur chaque cas d’espèce ! C’est assurément très habile.

Toutes les rumeurs qui ont circulé dans les milieux prétendument bien informés de la politique en faisant état des réserves de nos musées qui seraient pleines à craquer, les œuvres qui y sommeillent pouvant rapporter gros si on les mettait en vente, n’ont fait que renforcer le camp des politiques favorable à ce démantèlement programmé.

Or, je conteste aux responsables politiques, nationaux ou territoriaux, le droit de décider que tel ou tel objet patrimonial peut être soustrait à ce patrimoine. Je conteste ce droit aux conservateurs de quelque collection publique que ce soit. Je conteste ce droit aux membres les plus éminents de quelque commission scientifique, nationale ou régionale, mise en place à cet effet. S’arroger ce droit est contraire à l’idée même de collection publique qui résulte d’apports successifs, souvent dus à des donateurs généreux, dont le goût n’est pas forcément conforme à l’air du temps. Dus à des générations de conservateurs formés, compétents, dont l’immense savoir a permis de réunir ces collections, payées par la collectivité. Ce sont des strates qui construisent, sur la longue durée, des ensembles que le goût d’une époque met provisoirement à l’écart ou, au contraire, décide subitement de ressusciter – voir l’exemple toujours rappelé du musée d’Orsay. Le travail du musée n’est pas seulement un travail de mémoire ou de légitimation du « beau », c’est avant tout une œuvre de construction d’identité. Et cette construction relève d’un processus continu, jamais entièrement abouti.

Le démantèlement des collections muséales, c’est l’équivalent de la destruction pure et simple de monuments anciens, telle qu’elle a été pratiquée dans certaines de nos villes à une époque où l’ignorance garantissait l’impunité – Metz en offre un exemple tragique. A l’allure effrénée à laquelle circulent les œuvres d’art aujourd’hui dans le monde, ces objets vendus disparaîtraient aussitôt dans une spirale commerciale qui se servirait du label que le séjour temporaire dans un musée aura confié à l’objet concerné. Nous rejoignons ainsi, hélas, d’autres graves problèmes : la circulation des œuvres d’art appartenant au patrimoine muséal à des fins purement économiques permet aussi d’établir une sorte de valeur-étalon de ce qui peut/doit circuler dans ce cadre, et de ce qui peut/doit être vendu par rapport à une telle hiérarchie.

 

Notre époque présente deux caractères à forte dangerosité, comme on dit (tout en étant par ailleurs hanté par le « principe de précaution »). Le premier est la rapidité des décisions, la précipitation avec laquelle elles sont prises afin d’éviter la consultation et la réaction des experts. Ce passage par l’expertise, qui devrait être un passage obligé, est au contraire court-circuité. Le second danger vient du « tout économique », l’aulne unique à laquelle tout ce qui touche aujourd’hui au patrimoine, est mesuré. Les modalités de mise en œuvre de ces mauvais coups nous sont devenues familières : dans un premier temps, un rapport demandé – on croit rêver ! – au PDG de Publicis sur « L’économie de l’immatériel » évoque avec une simplicité brutale, et avec sérieux, la vente des collections de nos musées ! On était en novembre 2006. Réaction officielle immédiate pour calmer l’immense émotion qui avait gagné les milieux concernés : cette question n’est évidemment pas d’actualité ! Sous-entendu : on a d’autres chats à fouetter – le Louvre était en train de vendre son âme à Abou Dhabi – mais on la mettra d’actualité plus tard.

Le moment est arrivé, semble-t-il : les esprits ont eu le temps de se faire à l’idée pernicieuse du publicitaire, et un député a concocté un projet de loi dont vous me direz des nouvelles. La course contre la montre continue. On va jeter à bas un principe qui avait à maintes reprises montré sa pertinence depuis des décennies, et cela au moment où le label de nos musées les plus prestigieux est loué à d’immenses entreprises touristiques à l’étranger. Au moment encore où l’on parle à nouveau du profil idéal d’un bon « conservateur-gestionnaire » de cette entreprise d’un nouveau type : le musée. N’avez-vous pas le sentiment étrange que tout cela se tient ? Certains de ces mauvais coups n’étaient pas encore prêts à l’emploi. Selon toute évidence, ils semblent l’être à présent, tous au même moment.