Posted on Mar 10, 2017 in Points de vue

Cette chronique est parue dans le Journal des arts du 4 sept. 2009 sous le titre « Nuances »

 

Voulant célébrer la générosité de l’Union des Fabricants de Pâtes Comestibles (sic) d’Italie qui a financé la « restauration » de Danaé, le chef-d’œuvre de Titien appartenant aux collections napolitaines, le directeur du musée, Nicolas Spinosa, n’a pas hésité à déclarer : « Quel produit méditerranéen, sinon nos bonnes pâtes « quotidiennes », pouvait se combiner avec la beauté saine et séduisante de cette jeune femme qui, aujourd’hui comme hier, induit en tentation ceux qui s’arrêtent et la regardent, bien mieux que ne sauraient le faire tant d’images publicitaires actuelles. » Titien aurait-il pensé à la « sensualité des macaronis » en peignant sa Danaé ? Lorsque le conservateur de collections exceptionnelles comme celles de Capodimonte se fait bonimenteur trivial pour offrir à ses « mécènes » ce qu’on nomme si joliment un « retour d’image » haut de gamme, on se dit que l’analyse sémiologique des pâtes Panzani par Roland Barthes jadis, avait tout de même une autre allure.

J’ai glané cette perle dans une excellente revue dont je recommande l’abonnement à tous les conservateurs et restaurateurs de France : elle s’intitule nuances et elle est éditée par l’Association Internationale pour le Respect de l’Intégrité du patrimoine Artistique, fondée par Jean Bazaine, qui, pourrait-on dire, est l’équivalent pour le patrimoine de ce que sont les Droits de l’Homme pour l’humanité menacée dans sa dignité. Malheureusement, l’AIRIPA n’a pas les pouvoirs des Droits de l’Homme et les victimes des contrevenants, c’est-à-dire les œuvres d’art, sont muettes. Le seul défaut de nuances est sa faible périodicité. L’appel général que je lance ici à l’abonnement immédiat pourrait l’augmenter sensiblement…

De quoi parle-t-elle, cette revue ? De restaurations d’œuvres d’art, surtout de tableaux : des enquêtes ponctuelles menées sur les restaurations relatives à tel ou tel tableau, documentées par des illustrations en général en couleurs, présentées sans tapage ; des critiques précises, fondées sur l’examen et l’étude des dossiers de restauration ; des condamnations souvent définitives de telle action entreprise dans les musées français par des restaurateurs mal informés, mais sans jamais brocarder les coupables, bien que l’appareil critique donne aisément accès à leur identité ; nulle polémique, mais des propositions constructives et généreuses. Voilà quels sont le contenu et le ton de cette revue hors-norme.

Un premier constat s’impose à la lecture de quelques articles pris au hasard : les certitudes scientifiques n’existent pas dans le domaine de l’art, ni du côté des historiens, ni du côté des restaurateurs. Or, un positivisme pernicieux incite les premiers à chercher des certitudes du côté de ceux qui travaillent en blouse blanche. Ces certitudes une fois acquises, il faut surtout les consolider à l’aide de prédicats, voire de doctrines. Tous les directeurs successifs du Grand Louvre et les responsables des grands départements de peinture se sont distingués par de telles proclamations. Et le bilan que fait Michel Favre-Félix des choix de restauration faits au Louvre entre 1950 et 2004 à propos des Pèlerins d’Emmaüs de Véronèse s’avère calamiteux. Citons la conclusion de l’article : « …suppressions incontrôlées, sans évaluation critique, fétichisme d’une ruine de matière originelle aux dépens des valeurs historique et esthétique de l’œuvre, erreurs de datation, falsification par les retouches. Ces manquements et leurs effets s’exposent ici de manière éclatante, et pourtant aucun membre de la commission de restauration n’a réagi. Songeons que la même « méthodologie » – purification et retouches – a produit les mêmes résultats sur tant d’autres tableaux, en tant d’endroits de leur composition, sans soulever davantage de questions. »**

Paul Pfister, restaurateur réputé à Zürich, plaide pour la préservation des vernis anciens et attire l’attention sur des alternatives au dévernissage complet ou quasi-complet, élevé au rang de doctrine officielle et pratiqué dans la grande majorité des cas en France. Après la lecture des dossiers de nuances, on mesure à quel point cette question des vernis est essentielle à la fois pour la perception que l’on peut avoir des œuvres anciennes et pour ce qu’on pourrait nommer l’ « esthétique des musées ». Dans le dernier numéro de la revue, un long dossier est consacré par le même auteur à l’emploi du vernis par les paysagistes du 19e siècle : il propose de considérer enfin le vernis « comme un moyen d’expression picturale » et non pas comme un « moyen de protection pour les peintures. » Les analyses très fines qu’il propose de certains tableaux de Michalon, de Corot, de Millet ou de Courbet, entre autres, donneront à réfléchir aussi bien aux restaurateurs qu’aux historiens de l’art.

 

* nuances, Rédaction 29 rue des Chantereines 93100 Montreuil.

** « Changer Véronèse », dans nuances, 38/39, année 2007